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La guerre dedans et dehors

« La Libre Belgique » Camille Perotti

Un “Délire à deux” de Ionesco mené par des comédiens de choc. Créée la même année (1962) et éclipsée par le "Roi se meurt", "Délire à deux" est une pièce méconnue et peu représentée d’Eugène Ionesco. Créée à Avignon en 2009, l’année du centenaire de la naissance du grand dramaturge, le spectacle est repris à la Comédie Claude Volter. Au cœur de cette pièce qui mêle absurde, humour, dérision et symboles : un couple. Ce duo, rarement heureux dans le théâtre d’Ionesco, est ici en conflit permanent depuis dix-sept ans. Se déchirant pour des cacahuètes, elle, pensant que la tortue et le limaçon sont le même animal puisque tous deux ont une maison sur le dos, lui, réfutant à tout bout de champ les arguments de sa femme, ils n’hésitent pas à s’en prendre physiquement l’un à l’autre. Alors qu’il manifeste tous les signes extérieurs de la déchéance, elle ne cesse de l’insulter de tous les noms d’oiseaux, dont un "séducteur" plein de perfidie. La scénographie de Vinciane Geerinckx et Mikaël Sladden place le public au cœur de l’appartement du couple, la scène "débordant" vers les chaises où, ça et là, une lampe, des vêtements, des accessoires sont éparpillés entre les spectateurs. Ainsi plongé dans l’intimité du couple avec le conflit pour ciment, le public perçoit avec acuité l’éternel recommencement des disputes et des mouvements. Elle ne cesse de se recoiffer, il ne cesse de se lever et de se rasseoir, dans un décor vieillot. Ils tournent simplement en rond, la pièce s’achevant d’ailleurs sur la scène initiale, faisant s’interroger le public sur la réalité des événements. Florence Roux et Xavier Campion incarnent avec habileté et générosité ces personnages délicats, oscillant entre jeu exalté proche de la folie et précision des gestes. Mais Ionesco n’évoque pas seulement le couple dans "Délire à deux", il s’agit avant tout d’une dénonciation de l’absurdité de la guerre, car, dehors, les troupes belligérantes grondent et les obus frôlent de peu leur appartement. Tous les bruits extérieurs symbolisent cette guerre omniprésente, fruit du travail sonore ingénieux de Nicolas Dufranne. Sans repères spatio-temporels, cette guerre est toutes les guerres à la fois aux yeux de l’auteur qui en a vécu plusieurs. Peu importe que les militaires "montent ou descendent", peu importe la raison du conflit, peu importent les opposants, la guerre est une absurdité totale dénoncée avec finesse par Ionesco. Le couple personnifie le conflit en se disputant pour des fariboles, une définition, un mot mal employé, un geste déplacé, une vision des choses différentes faisant passer le public du sourire à l’amertume. Si le début du spectacle semble manquer un peu de rythme, on entre malgré tout assez vite dans le délire chaotique des personnages et l’engrenage subtil et astucieux de cette pièce terriblement tragi-comique.


Christian Jade  : Délire à deux ; Xavier Campion ("Lui") et Florence Roux("Elle").

Délire à deux (Ionesco) : Couple en guerre.

Cela fait bien longtemps qu’on n’avait plus vu un Ionesco…quasiment « inconnu au régiment » : Délire à deux, joué à Avignon par deux Belges, Xavier Campion et Florence Roux est une œuvre rarement représentée, presque une « curiosité ». Créée la même année (1962) que Le Roi se meurt, la pièce ne connut pas le même succès que le chef-d’œuvre macabre, somme toute assez « académique », par rapport à la folie de ce Délire à deux. Excellente idée, donc que de nous la ressusciter, en cette année du 100è anniversaire de la naissance d’Ionesco. Dans toutes les pièces d’Ionesco, le « couple » est une épreuve terrible et il en propose les variantes les plus déjantées (petit-bourgeois désintégrés dans La Cantatrice chauve, couple prof/élève pervers dans La Leçon, couple halluciné par un mort encombrant dans Amédée, ou comment s’en débarrasser.) Dans Délire à deux, le ciment du couple est une haine pratiquée depuis dix-sept ans, au quotidien. Avec une jouissance maniaque, la femme détruit systématiquement son petit freluquet de mari à coups d’insultes dérisoires (« séducteur ! », alors qu’il présente tous les signes de la déchéance) ou en lui disputant la redoutable dialectique du raisonnement absurde. « La tortue et le limaçon, est-ce le même animal » ? A partir de ce grave problème « dialectique », c’est un délire de mauvaise foi et d’autodestruction réciproque qui se met en en marche. Dehors, c’est la guerre (civile ?) mais les deux n’en ont cure, laissant s’effondrer petit à petit la carapace dérisoire de leur appartement. Tout au plus des éclats d’obus viennent-ils interrompre (ou rythmer ?) leur « non/dialogue », agressif jusqu’à la violence physique. Il n’y aura pas d’issue, pas de conclusion et la fin en boucle, typique du théâtre d’Ionesco, laisse présager le pire. Car le couple, c’est la guerre. Un peu simpliste ? Oui et non. Car, métaphoriquement, la réciproque est vraie et vérifiée. Faut-il rappeler les avatars du « couple » franco-allemand, qui nous valut deux guerres mondiales pour un lopin de terre ? Et les actuelles haines métaphysiques entre le monde arabe, dont les Palestiniens et les Israéliens, là aussi pour un lopin de terre à haute valeur religieuse ajoutée ? Eugène Ionesco a souffert et de deux guerres mondiales (des choix idéologiques difficiles entre fascisme, communisme et démocratie) et de la séparation du couple parental à cause de la première guerre. Le Rhinocéros -écrit en 1957-58, d’une réflexion sur la guerre d’Algérie, qui secoua la France, mais extensible aux délires totalitaires, fascistes et communistes- porte ce fantasme de guerre. Délire à deux met l’accent sur la destruction intérieure, sur fond de guerre. A Avignon, les trois complices, Vinciane Geerincx, metteuse en scène, Xavier Campion, (« Lui ») et Florence Roux, (« Elle ») utilisent au mieux le petit espace du théâtre du Verbe fou. Un décor miteux, vieillot, intemporel, qui envahit l’espace des spectateurs et donne sur la rue. De cette double proximité, ils tirent des effets réalistes, « grossis », déformés progressivement par l’absurdité de la situation. Les énergies dissonantes des deux personnages poussent le conflit jusqu’à l’hystérie engendrant… le tragi-comique. Une jolie réussite qui, dans le cas de Xavier Campion, confirme le sérieux de sa compagnie Le grand complot, dont nous avions déjà apprécié les deux premiers spectacles, Anders, aux Tanneurs, en 2006, puis L’histoire des ours pandas… » de Mateï Visniec, à l’Arrière-Scène, en 2008 (Visniec, autre Roumain, victime, lui, du régime Ceaucescu, réfugié en France et qui habite un monde poético-surréaliste). En cette année du 100è anniversaire de la naissance d’Ionesco, on souhaite bon accueil en Belgique( et ailleurs) à ce spectacle crânement monté dans la jungle d’Avignon. Mieux vaut tard que jamais.


Délire à deux, de Ionesco, vu au Théâtre du Verbe Fou à Avignon (du 7 au 31 juillet). Tournée ? A suivre.

Délire à deux« Délire à deux » est une comédie délirante et absurde. Un succès de ce festival 2009.

LE PITCH Un homme et une femme sont cloîtrés dans leur petit appartement et se font la guerre. Dix-sept ans que ça dure. Dehors aussi c’est la guerre. Mais ça ne change rien. Jusqu’à ce que la folie du dehors entre par les portes et les fenêtres. La paranoïa les guette. Lui, l’ancien séducteur en débris ressasse sans fin ses échecs et ses victoires dérisoires. Cynique et désabusé, il est vissé à son fauteuil, regrettant le temps d’avant. Elle semble vouloir se battre encore et cherche par tous les moyens à exister. Elle relance sans cesse le conflit pour attirer son attention.

L’AVIS DU FESTIVALIER L’appartement déborde de la scène et devient la salle de spectacle toute entière. Le public se retrouve partenaire de leur histoire. Comme un visiteur discret installé dans le salon. « Délire à deux » est une comédie délirante et absurde qui décline le thème du conflit sous toutes ses formes. Le texte écrit par Eugène Ionesco concentre tout le génie de l’auteur dramatique. Mais parfois cela ne suffit à créer une pièce de qualité. Car les comédiens doivent parvenir à restituer le caractère du texte. C’est le cas ici. Dans leurs rôles respectifs, les deux comédiens (Xavier Campion er Florence Roux) se montrent convaincants. D’ailleurs les festivaliers ne s’y trompent pas, le théâtre est complet à chaque représentation.

Par Julien Ginoux | le 20/07/09


Délire à deux Guerres au dehors, guerre au dedans Par Michel VOITURIER Publié le 16 juillet 2009 Une scène de ménage burlesque se déroule dans une maison individuelle tandis qu’à l’extérieur font rage les combats. Absurde ? Pas tant que cela.

Elle et il sont chez eux, dans un cocon d’objets hétéroclites issus de brocantes. Ils passent le temps à se chamailler. Plusieurs décennies de vie commune ont en effet éraillé un amour qui n’a jamais été bouleversant. Elle a des prétentions encyclopédiques. Il a des fatuités de raisonneur. Elle s’efforce de démontrer l’absurde. Il s’obstine à démonter une mauvaise foi qui n’a d’égale que sa faculté à ne pas reconnaître la sienne.

Les mots volent. Les acrobaties argumentaires se télescopent. Les insultes s’escriment à fleuret démoucheté. Les rancœurs, les regrets, les malentendus dressent l’inventaire d’une existence dépourvue de sens. La mesquinerie fait office de papier peint.

Alentour, les bruits crépitent. Des événements invisibles se déroulent. La guerre a envahi le quartier, la ville, peut-être le pays ou les continents. À l’intérieur, le combat continue. Les banalités de la conversation, les routines des scènes conjugales ne connaissent guère d’armistice. Le couple tourne en rond et reprend, à l’infini, ses sempiternels affrontements sans lesquels il n’existerait probablement plus.

Un repli frileux sur l’individu

À l’image du monde contemporain, le repli sur soi, le rejet des responsabilités, l’impossibilité à dialoguer surgissent des répliques d’Ionesco. Tandis que le monde s’écroule, que la terre se déglingue, les citoyens, en respectant le rituel immuable de leurs petites marottes, se crêpent le chignon devant les images fades de leurs téléviseurs.

Les phrases que l’auteur met dans la bouche de ses personnages ont des allures de répliques vaudevillesques. Elles pourraient avoir été signées Labiche. Et d’ailleurs, Florence Roux et Xavier Campion les jouent de cette façon au début. Ce qui permet à la fois une forme de réalisme et un grossissement caricatural.

L’idée du cadre intimiste se voit enrichie de celle de profiter du lieu, en ouvrant une fenêtre sur rue, preuve que, au-delà de l’étriqué du salon, une vie existe que les protagonistes se refusent de voir car leur querelle permanente est sans doute la seule façon de se sentir exister.

Michel VOITURIER, Avignon

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Délire à deux, d’Eugène Ionesco (critique d’Élise Noiraud), Off du Festival d’Avignon 2009, Le Verbe fou à Avignon

Conflit privé

Le Verbe fou est un petit théâtre « littéraire et permanent » qui fait la part belle au texte. Chant, théâtre, contes, ici le mot est mâché, offert, partagé. À treize heures, alors que le soleil assomme la petite foule massée sur le bout de trottoir qui demeure à l’ombre, on joue « Délire à deux ». Cette pièce peu connue d’Ionesco nous invite dans l’intimité absurde d’un couple en guerre permanente. Voyage en des terres hostiles, où l’incompréhension et le désaccord règnent en maîtres absolus.

Assis sur deux fauteuils un peu miteux, ils nous attendent et nous regardent prendre place. Lui, maigrichon, peignoir doucement ringard sur débardeur sale, chaussons, pantalon de pyjama, regard vide. Elle, épaisse, robe à motif fleuri criard, bigoudis sur la tête, regard tout aussi vide. Autour d’eux, comme le ballet pesant d’un quotidien figé, des objets, laids, mal agencés, jonchent le sol. Le silence se fait, et eux commencent à se parler. De tortues. De limaçons. Débats interminables, cent fois repris, sur lesquels viennent s’échouer leurs éternels désaccords. Car ces deux-là ne sont en accord sur rien. Et si les thèmes de leurs conflits importent peu au final, la nécessité de les mener, tambour battant, front haut, semble leur être vitale. La guerre, au dehors, gronde aussi. Des bruits de grenades, d’explosions, comme un écho aux mille explosions successives qui gangrènent leur quotidien ankylosé.

Dans leurs rôles respectifs, les deux comédiens se montrent plutôt convaincants. Xavier Campion parvient à rendre touchant ce « looser » empêtré dans l’inaction, écrasé par sa femme, lui qui se serait bien vu sculpteur, ou technicien, ou juste loin, enfin, tout ce qui ne soit pas l’existence qui est la sienne. Florence Roux est parfaitement agaçante dans le rôle d’une femme frustrée et piquante, qui continue à songer à ses cheveux alors que les grenades pleuvent. (...)

Élise Noiraud Les Trois Coups www.lestroiscoups.com


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